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Natalie Dessay Manon Toulouse 2013

Les adieux à la scène lyrique de Natalie Dessay : l'étoile a pris date, et c'est pour bientôt. On se souvient que son entourage s'était fâché tout rouge quand Diapason avait laissé entendre dans un titre choc (« Demain, j'arrête »), dès décembre 2004 (n°520), que la soprano vedette s'interrogeait avec insistance sur la fin de sa carrière. Juillet-août 2011 (n°593) : la star, voyant diminuer son appétit pour la chose lyrique, s'en amusait : « Encore quelques années, et je passe à autre chose, je m'occuperai des chevaux par exemple. Cette fois vous pouvez titrer : 'Après-demain j'arrête' ». Et puis il y eut l'entretien au Figaro, en février 2012, annonçant pour 2015 « une année sabbatique complète... et plus si affinités », et réaffirmant ses rêves de théâtre.
Nouveau développement il y a quelques jours dans l' Examiner, le quotidien de San Francisco, où la star de quarante-huit ans venait d'interpréter Antonia des Contes d'Hoffmann dans la production de Laurent Pelly. Comme on lui demande si sa Manon de l'automne prochain (29 septembre-15 octobre, régie Pelly encore) au Capitole sera sa dernière apparition à l'opéra, Natalie Dessay ne répond pas non mais : « Oui, je pense. J'ai fait mes premiers vrais débuts à Toulouse, dans le chœur. J'avais commencé comme apprentie comédienne. C'était ma vraie passion. C'est ma vraie passion. J'ai juste fait un détour de trente-trois ans pour finalement revenir à mon premier objectif ». Le théâtre, donc. Aujourd'hui, « il ne me reste plus rien à chanter. J'ai interprété la plupart des rôles qu'il m'était permis d'endosser. Je ne veux pas jouer Juliette... A mon âge ? Je vous en prie ! Ni Lucia ni Adina ou ce genre d'emploi. Voilà pourquoi je fais mes adieux. Il faut aimer son répertoire... Pendant un moment, j'ai trouvé ça amusant, mais non. Passons à autre chose ». Quid d'Elvira d'I Puritani, signée à Paris et New York mais finalement annulée, ou Blanche de Dialogues des Carmélites, vaguement envisagée pour 2016 ? Et si Natalie changeait d'avis ?

B.F.

INTERVIEW - À quelques jours de la dernière de Manon, la soprano explique pourquoi elle quitte l'opéra.

C'est au Capitole de Toulouse, où elle débuta sa carrière, que Natalie Dessay la termine, dans le rôle de Manon, jusqu'au 15 octobre. Avant d'entamer une nouvelle vie artistique, elle se confie au Figaro.

LE FIGARO. - Vous chantez, à Toulouse, Manon de Massenet. S'agit-il de vos adieux à l'opéra ?

Natalie DESSAY. -Comme je le dis à mes amis, ce n'est pas moi qui arrête l'opéra, c'est l'opéra qui m'arrête. J'ai déjà chanté Manon, la Traviata, Lucia… Tous les rôles qui conviennent à ma voix de soprano léger. Je n'ai plus 20 ans. J'ai mûri, je ne vais pas continuer à jouer les jeunes filles sur scène jusqu'à mes 85 ans. Si j'avais été mezzo, les choses auraient été différentes. Ma tessiture appelle les mêmes rôles stéréotypés de jeunes femmes. Dans Manon, je dois chanter «Elle eut hier seize ans»! Soyons sérieux. Je vais le chanter encore cinq fois mais après c'est fini.

Pourquoi parler de «pause», plutôt que de véritables adieux?

Parce que je n'ai pas envie de dramatiser. Je ne veux pas dire: le 15 octobre, c'est la dernière fois que je mets un pied à l'opéra et passer quinze ans à faire mes adieux. J'ai juste envie de continuer la scène autrement. Par le théâtre ou la chanson. Je trouvais bien de tourner cette page en chantant Manon au Capitole de Toulouse, car c'est là que j'ai commencé il y a vingt-cinq ans. Dans les chœurs. À une époque où je ne savais pas encore que je ferais carrière comme soliste.

Comment votre public réagit-il à votre décision?

Il ne la comprend pas.

Cela vous attriste-t-il?

Non, ce n'est pas grave. Je mène ma vie indépendamment de ce que les autres pensent.

Ne chanterez-vous pas, comme Barbara, «Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous»?

Alors là, pas du tout. Je suis très reconnaissante envers mon public qui m'a soutenue et portée. Mais, en même temps, j'ai encore tendance à trouver le public de l'opéra étrange. On n'a pas toujours les mêmes goûts… Ni les mêmes valeurs.

Ce saut dans le vide vous fait-il peur?

Oui. Et en même temps, c'est très excitant. Commencer une carrière d'actrice, c'est toujours hasardeux. La commencer à 50 ans, ça l'est encore plus. J'ai peur de ne pas avoir d'engagements. Je ne suis même pas sûre d'avoir du talent. J'ai heureusement pour moi une expérience de la scène. Et un nom…

Ne craignez-vous pas qu'on vous engage pour de mauvaises raisons, justement sur votre seul nom?

Ça m'est égal, du moment qu'on m'engage. Je veux jouer. À moi, une fois sur les planches, de ne pas faire regretter leur décision aux metteurs en scène.

Placez-vous le théâtre au-dessus de la musique?

Parfois, par provocation. Je n'ai pas peur de le dire: l'opéra, c'est du théâtre. Tout doit y être au service de la dramaturgie, du plateau jusqu'à l'orchestre.

Un avis que ne partagent pas tous les chanteurs… Qu'aviez-vous le plus de mal à supporter?

Que nous n'ayons pas tous le même amour du jeu. Prenez les temps de répétition. Jamais plus de quatre à cinq semaines. Sachant que la dernière semaine est avec orchestre, et que le jeu scénique y est sacrifié, si vous retirez les jours de repos, ça ne laisse qu'une dizaine de jours. Que voulez-vous faire avec ça? Or, beaucoup de mes collègues trouvent que dix jours de répétitions, c'est trop! Je ne leur jette pas la pierre. De même que l'on pourrait me reprocher de ne pas avoir assez l'amour du chant.

Est-ce que l'on accorde trop d'importance au metteur en scène au détriment du compositeur?

Quand Chéreau monte Phèdre, tout le monde sait que c'est de Racine. Il est normal que le metteur en scène ait les pleins pouvoirs. C'est sa lecture, son spectacle. Il n'y a rien de choquant à parler de la Lucia de Serban. Ça ne veut pas dire qu'ou oublie Donizetti.

Les relations entre chanteur et metteur en scène seraient donc idylliques?

Non. Le problème, c'est que ce n'est pas le metteur en scène qui vous choisit. C'est toujours un mariage arrangé. Et avec certains, c'est un cauchemar. Dans ma carrière, j'ai eu quatre expériences catastrophiques. Le pire, c'est quand il ne se passe rien, que le metteur en scène n'a pas la moindre idée. C'est la mort. Je ne veux plus vivre ça.

Au théâtre et à l'Opéra, qu'attendez-vous d'un metteur en scène?

Qu'il me regarde. C'est bête à dire, mais beaucoup ne le font pas. En Traviata, avec Jean-François Sivadier, je me suis vraiment sentie regardée, et ce travail m'a nourrie pour des années.

Que répondez-vous à Antonio Pappano, qui déclarait l'an dernier que les chanteurs d'aujourd'hui annulent pour un oui ou pour un non?

C'est n'importe quoi. Je ne connais pas un seul collègue qui annule de gaieté de cœur, sur un caprice. Malade ou pas, à bout de force, c'est toujours un crève-cœur.

Pour lui, les grands interprètes des générations précédentes, comme Placido Domingo, étaient plus solides…

Un Domingo, il y en a un tous les deux siècles. Autrefois, les chanteurs se posaient et chantaient. Aujourd'hui, on nous demande de danser en même temps, d'aller au bout de nous-mêmes. Il faut être Robocop ou rien. Eh bien non.

Il vous était impossible d'alléger vos agendas?

Comment? Aujourd'hui, on s'engage quatre ans à l'avance. Je n'ai plus envie de voir loin, de me sentir pieds et poings liés. À la fin, ça me pesait tellement que je signais mes contrats de plus en plus tard, parfois en arrivant sur place. Certains opéras ont dû me les renvoyer à quatre reprises. Ce n'était plus très sain.

La pression des agents est-elle trop forte?

Ne comptez pas sur moi pour rejeter la faute sur eux. Parce que nous sommes «workaholics». C'est une maladie qui se soigne. À l'opéra, je suis en train de la soigner. Pour le théâtre, c'est une autre affaire...

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